L’art Inuk (inuit)

Les cultures des peuples du cercle polaire, les Inuits, furent longtemps ignorées, enveloppées dans un voile de mystère alimenté depuis des siècles par la fascination qu’exercent ces civilisations des extrêmes sur les esprits occidentaux.  

C’est n’est que depuis le début de XXe siècles que la richesse culturelle des Inuits se révèle au monde grâce au concours et au talent acharné d’une poignée d’ethnologues soucieux de rendre justice à la complexité et la profondeur de civilisations alors considérées comme inférieures. 

On a découvert grâce à eux des cosmogonies toutes emplies de magie animiste et de contacts entre le spirituel et le réel, symboles de la perméabilité entre les différents mondes : humains et animaux, réels spirituels. En effet, comme la plupart des cultures animistes et totémiques, les différentes cultures Inuits interprètent dans le monde visible les signes notifiant des influences du monde spirituel sur le réel. Les arts inuits, dans leurs grandes diversités, se posent comme une marque, une incarnation de cette perméabilité et cette interpénétration entre les mondes. C’est précisément cette optique qui plus grandement aux artistes surréalistes et des avant-gardes qui, déjà grands amateurs d’arts premiers (notamment Picasso qui s’inspira beaucoup des masques africains), s’intéressèrent avec beaucoup d’attention aux arts inuits. On peut penser à Henri Mattise qui dessina des figures d’Esquimaux dont celles de Knud Rassmusen, le célèbre explorateur inuito-danois ou à André Breton et sa grande collection de masques Yup’ik. 

Pour désigner les formes de cultures du Grand Nord, nous avons employé plus tôt les termes de ‘cultures inuits’ au lieu de ‘culture inuit’. Considérant la diversité des peuples et des cultures ultra-polaires à travers l’espace et le temps, l’emploi du pluriel nous paraît pertinent. En effet, les différents peuples inuits se sont partagés tout autour du cercle polaire (et pas seulement au Groenland comme on peut avoir tendance à le penser) sur une période s’étendant du deuxième millénaire avant notre ère à notre époque contemporaine.  

Les arts de l’époque Dorset

La première grande culture à apparaître dans les terres hyperboréennes est celle dite de Dorset. Elle apparaît vers –800 avant JC au cap Dorset sur la grande île de Baffin à égale distance entre le Nunavut Canadien et le Groenland. Son aire d’influence est énorme, couvrant la majorité de l’archipel des îles du nord du Canada et la côte ouest à sud-est du Groënland. Ce peuple semi-nomade de chasseurs de gibier pratique un art de sculpture de petites figurines. Elles sont faites d’ivoire de morse ou de narval ou de pierres de stéatite et représentent des animaux et des figures humaines très expressives. Elles étonnent par leur grande minutie de taille et le souci de réalisme qu’elles présentent. Ces figurines avaient très probablement la fonction d’amulettes et de totem. Représentant des esprits fort, elles aidaient les dorsiens à chasser dans le milieu extrêmement hostile et peu abondant en gibier qu’était le leur. Dans la même idée de totémisation, les outils de chasse comme les lances étaient gravés et sculptés des visages animaux ou d’humains. Les artistes de l’époque Dorset ont aussi livré à la postérité des masques anthropomorphes grandeur nature très expressifs et très dérangeants et des blocs sculptés représentant des agrégats de visages humains se mélangeant. 

Masque Inuit, Musée du Quai Branly, CC Jean-Pierre Dalbéra

Les arts de Thulé

En 800 de notre ère une civilisation de chasseurs de baleine venu de l’Alaska se répand dans les îles canadiennes et dans l’ouest du Groenland, remplaçant par l’occasion la civilisation Dorset. C’est une civilisation plus avancée technologiquement que les peuples de Dorset voient arriver. La profusion de baleines dans la région de Baffin permet aux thuléens de vivre plus confortablement et d’adopter un mode de vie sédentaire. Paradoxalement, cette plus grande aisance de vie s’accompagne d’une assez grande pauvreté artistique. L’art dans la culture Thulé est seulement incarné par la sculpture de statuettes humanoïdes aux détails abstraits et par la gravure de stries ornementales présentes sur des outils de chasse et objets utilitaires. Cependant certains spécialistes comme l’archéologue Robert McGhee soutiennent que ces ornementations ne sont pas seulement décoratives mais présentes des dimensions symboliques liant le choix du matériau orné à une mythologie des éléments.  

Figurine inuit, culture Okvik, CC Rama

Yup’ik et Inupiaq, inuits d’Alaska 

Les peuples autochtones d’Alaska du Nord Yup’ik et lnupiaq ne font pas partie de l’aire linguistique inuit mais en raison des grandes similitudes culturelles et mythologiques qu’elles présentent avec les peuples du Groenland et du nord-est du Canada peuvent être rapprochés de ce que l’on appelle les cultures inuits (nous prenons pour preuve la présence des Yup’ik et Inupiaq au Conseil Circumpolaire Inuit). La base des arts Yup’ik et Inupiaq, très ressemblantes l’un de l’autre, repose sur l’interprétation et la mise en lumière du monde spirituel et légendaire. Tous les objets d’art, marionnettes, sculptures de bois ou d’ivoires, objets gravés sont créés pour rendre réel les créatures légendaires mais aussi, d’après une croyance fondamentale de la spiritualité Yup’ik et Inupiaq pour incarner l’aspect de double nature des êtres : l’animal est à la fois forme animal et humaine et inversement.  

De tous ces objets c’est le masque qui représente le mieux l’art et la création de ces deux cultures. Ces masques sont d’une variété quasi-infini, plutôt réaliste et sobres chez les Inupiaq, ils sont très abstraits chez le Yup’ik et présentent de très larges assemblages de visages et de formes, des plumes et autres ornements les rendant très à même d’évoquer la multiplicité de l’identité du monde du vivant si chère à leur culture. Ces masques, plus que des simples représentations d’esprit sont l’incarnation d’une âme, d’un chant, d’une danse et d’une histoire. Ils sont créés à la suite du rêve d’un chaman comme le pendant matériel et visible de ce rêve. 

Des premiers contacts à l’époque contemporaine  

Les contacts entre inuits et occidentaux ont joué un rôle significatif dans l’évolution des arts Inuits. Accueillant à l’origine quelques pêcheurs et chasseurs de baleine, les terres hyperboréens s’ouvrirent aux explorations puis au commerce à la fin du XVIIIe et pendant le XIXe siècle. A ces contacts s’ajoutent progressivement l’installation sur tout le territoire inuit de commerçants étrangers, des baleiniers et des missionnaires. L’apport de nouvelles coutumes, de nouveaux matériaux comme le sucre, le tabac et l’alcool et de technologies complètement inconnues des inuits modifia en profondeur ces cultures s’étant construites en autonomie du reste du monde pendant des milliers d’années. On observe ainsi dans les arts inuits de cette époque une variation de sujet et de traitement de ces sujets. Durant tout le XXe siècle l’apport de nouvelles techniques et de nouveaux matériaux influent aussi sur la direction que prirent les arts inuits. On voit ainsi les styles évoluer et prendre une tournure radicalement différente : peintures à l’aquarelle ou aux crayons de couleur, perspectives beaucoup plus complexes, sculptures colorisées, etc. 

Les artistes inuits actuelles ont par ailleurs très bien su saisir la demande grandissante en objets d’art Inuk et se sont constitués en association pour délivrer une production artistique de grande qualité à large échelle, participant ainsi à la sauvegarde et la perpétuation d’une culture fragilisée par ses contacts grandissants avec la mondialisation.

Statuette d’ours dansant, ©Galerie Persépolis