La galerie FCP Coridon, installée au Marché Paul Bert Serpette (Puces de Saint-Ouen Paris), expose les photographies du cinéaste et écrivain voyageur belge Jean-Pierre Dutilleux. Elles sont accompagnées d’objets qu’il a reçus de ceux dont il a partagé le quotidien entre les années 1970 et 2023. De l’Amazonie aux Philippines, en passant par Madagascar, l’Afrique de l’Est, l’Indonésie, et la Papouasie, le témoignage sensible d’un monde qui s’efface peu à peu.
La vie est souvent affaire de rencontres. Si celles de Jean-Pierre Dutilleux avec les peuples dits premiers a orienté tout son parcours, cette exposition doit aussi beaucoup à d’autres « heureux hasards ». C’est ainsi le chef étoilé Alain Ducasse, séduit par une précédente exposition de la galerie FCP Coridon autour de l’art amazonien, qui a conseillé au photographe voyageur de lui confier la dispersion de sa collection.

Labret ou plateau, de la culture Mursi, Éthiopie
Spécialisée dans les objets de curiosité, les armes et les arts extra-occidentaux dont les arts premiers, la galerie FCP Coridon est une entreprise familiale : Frédéric, le père et fondateur, a transmis sa passion à sa fille Coline et à son fils Paul, qui l’ont rejoint dans l’aventure. La rencontre décisive, encore une, s’est faite pour Frédéric Coridon avec une statuette de fertilité Akuaba de la culture ashanti (Ghana). Quant à Coline, elle reconnaît un « intérêt tout particulier pour les sociétés animistes, cette manière singulière dont elles tentent d’appréhender la vie et de donner sens à ce que nous méconnaissons. » Cette alchimie entre passion, esthétisme et quête de sens, se retrouve dans la scénographie, très réussie, proposée pour présenter la collection de Jean-Pierre Dutilleux. Sur l’espace réduit d’un stand pucier, le visiteur aura le sentiment de faire le tour d’un monde fragile jusqu’à pouvoir ressentir un petit vertige existentiel. « Il a fallu valoriser les objets présentés en tenant compte des contraintes liées à l’espace dont nous disposons, explique Coline Coridon, et composer avec la nécessité d’y inscrire le travail de photographe de Dutilleux, souvent de grands formats. » Un dialogue constant entre objets intimistes, ceux de la vie quotidienne, et les portraits expressifs de femmes, d’hommes et d’enfants, « qui interrogent les relations entre modernité et traditions », comme l’écrit Coline Coridon dans l’avant-propos du catalogue d’exposition.
Des milliers de photos
Ce vaste ensemble réuni par le photographe voyageur constitue un témoignage unique sur les traditions et le mode de vie de peuples menacés ou désormais disparus. Parmi les 400 photographies sélectionnées par Jean-Pierre Dutilleux sur les plus de 20.000 qu’il a prises, une vingtaine sont présentées sur le stand. Parmi elles, un saisissant Portrait de femme Mendi, Papouasie. Telle une apparition spectrale, le visage et la bouche peints d’argile blanche, couleur de la mort, vêtue d’un pagne de paille blanchie, cette veuve porte le deuil de son homme. Contrainte de garder le silence six mois durant, elle doit passer quotidiennement autour du cou des colliers de coquillages blancs d’un poids total de trente kilos.

Si de nombreux objets ont été vendus en périphérie de l’exposition, ceux présents sur le stand, avec leurs stigmates d’usage, chuchotent leur histoire : flèche-harpon de pêche ; labrets en argile et pigments de jeunes filles mursi (Éthiopie) ; ornements de nez en coquillages, appelés bipanes, des Asmat de Papouasie (Nouvelle-Guinée indonésienne)…
La rencontre avec Raoni Metuktire
Pour Coline Coridon, même si l’espace d’exposition est contraint en raison de la taille des stands, avoir installé leur galerie aux Puces est en définitive plutôt un avantage. Ces dernières années, la notoriété des marchés Paul Bert et Serpette ne cesse de croître, et les marchands bénéficient de l’attrait touristique des lieux : passants, curieux, collectionneurs pointus ou institutions, la fréquentation des Puces ne se dément pas. L’effet de surprise et les hasards des découvertes jouent ainsi un rôle important dans les ventes. Coline Coridon évoque aussi une clientèle fidèle, qui les suit dans leurs découvertes et propositions, au fil d’expositions au succès parfois imprévisible comme celle sur les cuillers du monde. Pour autant, Internet est devenu incontournable, précise Coline Coridon. Surtout depuis 2020 et la pandémie de Covid qui a favorisé cette évolution. Les transactions sur la Toile comptent désormais pour 60% des ventes, via des plateformes comme Antikeo.

Collier de chef. Culture Kayapo, États de Parâ et du Mato Grosso, vallée du Rio Xingu, au Nord du Brésil.
Pour revenir à l’exposition consacrée à Jean-Pierre Dutilleux, une partie des photographies et des objets non présentés sur le stand ont été mis en ligne. L’un des coups de cœur de Coline Coridon est un portrait touchant du célèbre Raoni Metuktire, que le photographe voyageur a été le premier Occidental à rencontrer. On y voit le Grand chef des Kayapo pointer à ses petits-fils sur une carte le territoire qu’il a réussi à préserver pour son peuple. Autres objets mis en lumière par la galeriste : des ceintures yawalapiti (Amazonie) faites de rondelles de perles de coquille d’escargot… « Ce qui me plaît dans un objet, c’est tout ce qu’il porte de tradition et ce qu’il symbolise, confie Coline Coridon. Par exemple, les plateaux mursi, atour de séduction féminin inséré dans les lèvres. Ce n’est pas forcément leur aspect esthétique qui va me séduire de prime abord, mais mon regard évolue quand je découvre le sens donné à ces objets. Avec ce genre d’exposition, nous essayons de transmettre, de devenir des passeurs pour faire évoluer le regard. »
L’exposition et son catalogue font également part des engagements de Jean-Pierre Dutilleux contre la déforestation. Le photographe voyageur a mené, avec Raoni, dix campagnes internationales en faveur de la préservation de l’Amazonie entre 1989 et 2023. Avec le chanteur Sting, il a également participé à la création de fondations RAINFOREST dans douze pays. Le résultat obtenu en cinquante ans est la création d’un immense territoire indigène protégé au cœur du Brésil, de la taille de l’Angleterre. Le Brésil, où Jean-Pierre Dutilleux s’est désormais définitivement installé, non loin des peuples dont il défend le droit à vivre librement et autrement.
Quelques prix
Les photographies encadrées sont proposées à 1200 euros pour les très grands formats (qui n’ont pas pu être placés sur le stand faute de place), puis entre 300 et 500 euros pour les autres en fonction des dimensions et des sujets.
Parmi les objets, un petit sac en fibres tressées de la culture mikéa (Madagascar), l’un des rares objets possédés par ce peuple, est disponible pour 380 euros. Les flèches et lances, quant à elles, sont accessibles entre 50 et 80 euros.
Ouvrages de Jean-Pierre Dutilleux
Sur la trace des peuples perdus. Hugo Doc, 2015
Tribus – les peuples premiers. Vilo, 2013
Raoni – mémoires d’un chef indien. Avec Raoni Metuktire. Éditions du Rocher, 2010



