Les sièges en bois courbé ou l’incroyable légèreté des hêtres

Les sièges en bois courbé ou l’incroyable légèreté des hêtres

Les sièges en bois courbé à la vapeur, une invention du XIXesiècle, conservent un charme indéniable pour cultiver un style bistro ou véranda, ou plus cossu. Le meilleur spécialiste du genre en France se trouve sur Antikeo.com.

Installé à Wettolsheim, dans le Haut-Rhin, Claude Becker, alias « Le Père Lachaise », du nom de sa galerie, est spécialisé dans les sièges en bois courbé depuis une quinzaine d’années. « Par passion », avance-t-il, « mais aussi par goût du travail bien fait, du beau, du fonctionnel, de la remise en valeur des pièces anciennes ». Sa formation en biologie végétale n’est sans doute pas étrangère à sa vocation : la connaissance du végétal, du bois en particulier est une vraie valeur ajoutée.

Le hasard a joué un rôle favorable dans l’installation de l’antiquaire, puisqu’il se trouve à égale distance de deux restaurateurs de bois courbé, l’un en Allemagne, l’autre en Suisse. Pour parfaire ce réseau en rhizomes, Claude Becker s’est aussi entouré d’artisans partageant son exigence du travail : un tapissier, un canneur et une canneuse pratiquant le cannage fin, deux ébénistes et un tourneur. Du solide donc !

Les origines viennoises

La période de prédilection de Claude Becker s’étend sur un siècle de production, entre 1850 à 1950. Il précise qu’après avoir accédé à près de 140 catalogues anciens numérisés, il sélectionne les meubles en fonction de la qualité. « Si les sièges de Jacob & Josef Kohn sont de qualité constante, même après la fusion avec Thonet-Mundus en 1922, ce n’est pas le cas de tous les fabricants » explique notre spécialiste. « La Manufacture Baumann a ainsi produit des sièges relativement médiocres entre 1926 et 1930, et Thonet a connu des difficultés liées à la concurrence à partir de 1910 ».

La première caractéristique des sièges en bois courbé est « leur légèreté », précise Claude Becker. « Ce mobilier est toujours en hêtre. Du bois de fil fendu (et non pas scié) avant de le travailler en le chauffant et en l’humidifiant afin de lui donner la forme souhaitée qui devient irréversible ». Après cela, en le laissant sécher, on obtient des pièces à assembler par visserie (écrous et tirefonds), parfois exceptionnellement par des assemblages spécifiques, telles les fermetures des ceintures d’assise. Cette technique du bois courbé à la vapeur avait été adoptée par Michael Thonet lorsqu’il s’établit en 1853 à Vienne avec ses fils, renonçant ainsi au lamellé-collé (collage de plusieurs lamelles en bois dont le fil est parallèle). L’antiquaire ajoute « n’avoir jamais trouvé de siège en bois courbé d’une autre essence que le hêtre, même si l’un des catalogues de Thonet a pu proposer à sa clientèle, sur commande, des meubles en chêne, hêtre, frêne, poirier ou acajou ».

La fabrication des sièges en bois courbé a suivi les grandes périodes artistiques et esthétiques. L’Art nouveau de 1860 à 1900-1910, la Sécession viennoise de 1899 à 1915 (avec des capacités techniques améliorées grâce à l’automatisation), et ensuite l’Art déco. Il est intéressant de souligner, ajoute Claude Becker, que « les modèles créés en 1850-1870 sont encore produits en 1930, tout comme ceux de la Sécession viennoise, car ce sont des pièces qui plaisent à plusieurs générations. »

La grande époque des chaises de bistro

Galerie Père Lachaise Tabouret de dessinateur ou de bar par KOHN,vers 1904 assise bois rare modéle- no Thonet, en vente sur Antikeo

En France, entre 1900 et 1930, le nombre des petits fabricants augmente, en même temps que les besoins d’équipement avec le fleurissement des terrasses et des cafés. C’est la grande époque des « chaises bistro ». Elles seront produites en série par des entreprises comme Mahieu (Nord), Lebrun (Haute-Saône), La Comète (Valence) ou Gyf (Nièvre). Pour la finition, les vernis de ces chaises de bistro sont obtenus à partir de la gomme-laque (issue de la sécrétion de cochenilles asiatiques) sous forme de paillettes à dissoudre dans de l’alcool et appliquées au tampon.

La plupart des entreprises majeures, celles qui ont marqué l’histoire et l’évolution du mobilier en bois courbé, sont nées dans des régions forestières où s’épanouit le hêtre : en Allemagne avec Thonet qui migra ensuite à Vienne, en Autriche (avec Jacob & Josef Kohn et Maison Fischel, puis en France avec la Manufacture Baumann. Les voies de chemin de fer ont joué un rôle important dans l’acheminement des productions.

Le mobilier en bois courbé a vu apparaître les premiers « designers », tels les Autrichiens Otto Wagner (1841-1918), Josef Hoffmann (1870-1956, à ne pas confondre avec Josef Hofmann le producteur manufacturier de bois courbé, Adolf Loos (1870-1933) et Gustav Siegel (1880-1970).

Des pièces iconiques

Quelques pièces iconiques sont passées à la postérité comme le fauteuil B9 dit Le Corbusier qui avait été choisi par l’architecte suisse dans nombre de ses projets et notamment pour meubler la Cité radieuse à Marseille. Ce siège avait été dessiné par Thonet, puis décliné en cinq modèles et produit par différents manufacturiers européens. Claude Becker remarque alors que « certaines chaises, autrefois plus rares et qu’on ne trouvait qu’occasionnellement, comme la chaise n°4 Café Daum, ont fini par être proposées chez les antiquaires, aux Puces, sur Internet, et se sont tant diffusées que leur valeur de marché a baissé. » En revanche, d’autres pièces restent intéressantes par leur aspect singulier et sont très prisées, « comme celles haut de gamme avec des options rares, une manière de les teinter façon chêne ou palissandre, des vernis dont on a aujourd’hui perdu la recette. », ajoute le professionnel. « Les sièges Art déco et ceux renvoyant à la Sécession viennoise sont parmi les plus demandés, leur cote ne baissant pas ».

Le marché se trouve parfois saturé sur certaines productions. Ainsi, analyse Claude Becker, « la demande est constamment en train de varier, les collectionneurs ayant désormais pour la plupart acquis les pièces phares ». Par ailleurs, « il est devenu plus rare d’acheter les chaises par six, les clients préfèrent les achats de paires ou de pièces uniques ». Et notre antiquaire de compléter son propos : « Si les sièges extraordinaires ne se vendent pas forcément bien, ils suscitent la curiosité ».

On notera que la clientèle du « Père Lachaise » est constituée à 50 % d’étrangers, dont des collectionneurs. Les meubles de prix, ceux au-delà de 1000 euros, se vendent toujours hors des frontières hexagonales. Quant à la répartition des ventes, « elle se fait entre la galerie et Internet avec Antikeo ». Il est encore possible de réaliser de belles découvertes, que vous aimiez le côté bistro ou une élégance plus singulière. Tous les goûts sont dans l’hêtre !

Galerie Père Lachaise Set de 6 Dining chairs , Thonet N°561 au catalogue USA, en vente sur Antikeo

Thonet a plus de 200 ans

L’entreprise Thonet existe toujours et aligne 207 ans d’ancienneté. Elle continue de produire du mobilier en bois recourbé, y compris ses célèbres chaises Thonet, dans un style contemporain, ainsi que des modèles tubulaires en métal également recourbés.

Combien ça coûte ?

Une chaise bistro simple, prête à l’usage : 150 euros. 

Le fauteuil B9 : autour de 500 euros (400 euros lorsque l’assise est en bois, 600 lorsqu’elle est cannée).

La chaise tripode bistro bicolore Art déco, de Fischel, de 1938, qui est extrêmement rare : 4000 euros.

La chaise Thonet n°845, de 1925, par Otto Prutscher : plus de 600 euros la paire, et 2500 euros pour les six exemplaires.

La chaise iconique Seven Ball, de Jacob & Josef Kohn, par Josef Hoffmann : 20 000 euros aux enchères peuvent être atteints.

4 conseils pour acquérir un siège en bois courbé

I
Regarder la hauteur de l’assise. Environ 30% des sièges n’ont pas une hauteur réglementaire : pieds raccourcis leur faisant perdre une part de leur élégance et de leur équilibre. La hauteur requise est de 47 cm en général et de 46 cm pour une chaise bistro ; 44 cm et 43 cm pour les productions anglaises, car l’usage outre-Manche est de mettre des coussins.

II
S’assurer de l’état général et de la stabilité du siège. Voir notamment qu’il n’y ait pas d’insectes xylophages. Certaines pièces peuvent aussi avoir été produites avec un bois de mauvaise qualité, mal conservé, qui peut s’être altéré après avoir été attaqué par des champignons ou des insectes, et avoir noirci. Souvent, dans ces cas, il a été teinté pour camoufler les altérations. 

III
Être vigilant quant aux contrefaçons. Elles existent, surtout pour les pièces importantes. Une chaise à 500 euros ne serait pas intéressante à contrefaire. En revanche, à 5000 euros, on peut penser qu’il y aura des contrefaçons, même si le bois est un matériau vivant qui vieillit et évolue et est plus difficile à contrefaire que d’autres.

IV
L’estampillage peut être un indicateur pour évaluer l’authenticité d’un siège. Le mobilier Thonet a été estampillé à partir de 1860 et jusqu’en 1920. Par la suite, il ne l’a pas été systématiquement, ou a été étiqueté. Les autres manufacturiers importants, Jacob & Josef Kohn, Manufacture Baumann, Maison Fischel, ont généralement estampillé leurs pièces, sous l’assise ou au revers du dossier. Il existe néanmoins des exceptions, pour les meubles produits en petite série comme le mobilier de poupée ou les pièces de plus grande taille.

Conseils de lecture

Il mobile moderno. Gebrüder Thonet Vienna, Jacob e Josef Kohn

Thonet 14 – History, Development and Imitations of the Best-selling Chair in the World. Par Giovanni Renzi, Sivana Editoriale, 200 Bilingue italien et anglais

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