L’ornementation de jardin, une spécialité encore verte qui ne demande qu’à s’épanouir, mais nécessite quelques connaissances et précautions. Le mobilier de jardin : si proche, mais souvent méconnu.
Matthieu Leclercq, installé à Roncq (Nord) depuis trente ans et utilisateur d’Antikeo, est un véritable passionné dont l’érudition est contagieuse. On pourrait l’écouter des heures entières nous parler de l’histoire du mobilier de jardin, dont il a fait sa spécialité. « Dénigré pendant des décennies et qualifié de ferraille », regrette-t-il, « le mobilier de jardin est par nature fragile et mésestimé : combien de pièces anciennes ont été détruites et recyclées après avoir subi les aléas climatiques ? »
Le mobilier dédié au jardin, en fonte et fer forgé, est une invention récente à l’échelle de la grande histoire de l’artisanat. « Il est construits en plusieurs parties rivetées à chaud et non soudées, comme pour la tour Eiffel », poursuit notre spécialiste. « Il peut quand même y avoir quelques restaurations soudées sur ces meubles apparus sous la Restauration (1815-1830). L’âge d’or étant le Second Empire, au cours duquel a été créé tout ce qu’on produit encore aujourd’hui pour l’essentiel ». Avant cela ? Le mobilier était en pierre ou l’on sortait le mobilier intérieur. Il n’était pas rare de pique-niquer à même l’herbe avec pour tout confort une simple nappe. Le mobilier en rotin, qui ne restait pas à l’extérieur, mais agrémentait les salons d’hiver, a lui aussi vu le jour sous le Second Empire. Il a été produit jusque dans les années 20.

Les manufactures emblématiques
Parmi les manufactures emblématiques citons celle de la famille Grassin, à Arras. Fondée en 1864 et devenue la fabrique Saint-Sauveur dans les années 1870, elle proposait des meubles reconnaissables en fer forgé quart de rond, plus résistant en creux qu’en plein. « Cette fabrique avait déposé un brevet », rapporte Matthieu Leclercq. « Elle vendait son mobilier à toutes les grandes fortunes de France et d’Europe : des pièces uniques, des pergolas, de très grandes tables – ces dernières étant rares à trouver désormais, au contraire des pièces plus simples. La production était identifiable aux piétements dits en pattes de lion, pour Grassin, et dits en sabot, pour Saint-Sauveur. Après que l’usine a été bombardée lors de la Première Guerre mondiale, le mobilier qu’elle proposait n’a plus été produit, mais il a été copié. »
Les manufactures ont foisonné sous le règne de Charles X, et certaines ont offert un mobilier et des ornements en fonte de très belle facture, à l’image des fonderies d’art Ducel, créée en 1823, ou du Val d’Osne, fondée en 1836 (qui devient Barbezat et Cie en 1855) et à laquelle on doit par exemple les ensembles en bronze doré du pont Alexandre III à Paris, mais aussi les entourages Art nouveau conçus par Hector Guimard pour le métro parisien, ou encore la réalisation des fontaines Wallace.

Un peu d’archéologie
La France, le pays où tout a commencé en ce domaine, est demeuré fécond. « Cependant », avance Matthieu Leclercq, « on a produit du mobilier de belle facture en Angleterre, en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, et dans les pays de l’Est, comme la Tchéquie où on s’inspirait des manufactures françaises. »
L’antiquaire insiste sur le fait que cette spécialité ayant été longtemps délaissée, il a le sentiment d’être « un archéologue à la recherche du patrimoine perdu ou oublié, en enquêtant auprès des familles de manufacturiers et créateurs. » Fort de ses redécouvertes, il révèle qu’il « ne remet pas à l’extérieur du mobilier de jardin vieux de plus de 150 ans ». Mais il suggère plutôt d’offrir à ces pièces exceptionnelles « une retraite bien méritée en en profitant comme du mobilier à part entière pour l’intérieur, à moins de disposer d’un jardin d’hiver, compromis parfait pour profiter de la nature et de son mobilier dédié sans s’exposer aux frimas !
Matthieu Leclercq observe encore que « les très belles pièces sont demandées par les marchands et les connaisseurs, moins souvent par les clients occasionnels », regrette-t-il : « Il est parfois encore difficile à certaines personnes d’imaginer que du mobilier conçu pour l’extérieur vaut un certain prix. » Il existe bel et bien un marché réservé aux amateurs éclairés, et même s’il est de niche, connaît une réelle stabilité. « Avec des pièces anciennes plutôt rares, dont les prix sont élevés et qui partent aux États-Unis pour un grand nombre ». De ce fait, Internet et les plateformes comme Antikeo sont devenues incontournables et majoritaires dans ce commerce, même si une clientèle fidèle se déplace plus volontiers dans la boutique.
Le plaisir de la découverte
Chez les Lefèvre, le mobilier est une affaire familiale depuis 1969. Après avoir vécu d’autres vies à l’étranger, en travaillant dans l’hôtellerie, Hadrien a succombé à son tour à cette passion héritée de son grand-père et de son père. C’est en chinant avec celui-ci qu’il s’est pris de passion pour les meubles et décorations de jardin dont il a fait sa spécialité. Leur magasin, Antiquités Romain et Hadrien Lefèvre, situé à Vesly (Eure), entre Paris et Rouen, est agrémenté d’un jardin de 2 000 m2 servant d’espace d’exposition. Il est un lieu de découverte au point « que de nombreux automobilistes, souvent jeunes, n’hésitent pas à venir y flâner sans même passer par la boutique, et en repartent avec un souvenir », précise Hadrien Lefèvre. On a toujours un petit coin dans son jardin pour y installer une décoration.

Hadrien Lefèvre établit le même constat que Matthieu Leclercq : « le mobilier de jardin ancien est encore très méconnu et intéresse surtout les connaisseurs passionnés ou les professionnels – dont les décorateurs ». Pourtant, les ornements d’extérieur du XIXe sont d’une variété aussi inventive qu’insolite. Notre interlocuteur travaille avec quelques pièces phares, tels les vases Médicis inspirés du fameux cratère en cloche ayant appartenu à la célèbre famille florentine des Medici, les vases Chambord en fonte de fer, mais aussi les auges en pierre détournées de leur usage pour y mettre des plantes. Parmi les ornements plus insolites, on peut citer les statues inspirées de l’antique ou représentant des scènes de vie champêtre, les sculptures animalières, les décors de fontaines, certaines jardinières…
S’agissant des meubles, le professionnel relève que « les fauteuils, par paires ou par quatre à lattes en fer forgé comme ceux des manufactures d’Arras, sont actuellement très recherchés ». Les connaisseurs privilégient « les meubles de jardin à patine ancienne sans repeints et colorés pour les plus anciens, nécessairement en fer forgé ». En revanche, l’antiquaire constate « une baisse d’intérêt pour les jardinières des années 1950 et 60 en fibrociment de Willy Guhl, pionnier du design industriel, dont les pièces ».
Les achats en ligne progressent
En dehors des visiteurs de passage, Hadrien Lefèvre exporte ses pièces en Europe, surtout au Bénélux : Belgique, Pays-Bas et Luxembourg. « Les Néerlandais sont friands de mobilier de jardin », révèle-t-il. Quant aux ventes sur Internet, notamment via la plateforme Antikeo, « elles sont en constante augmentation en ce moment », remarque l’antiquaire, confirmant la tendance des achats en ligne observée par Matthieu Leclercq.
Globalement, comme évoqué par nos deux antiquaires, il existe peu de pièces vraiment anciennes, mais de nombreuses copies. Ils insistent fortement sur ce point. Or, il s’avère très difficile de différencier les unes des autres, lorsque les copies ont séjourné trente ou quarante ans à l’extérieur et se sont ainsi patinées ou abimées. « Ce n’est pas parce qu’un meuble sera riveté qu’il sera ancien : il faudra l’œil d’un marchand expérimenté pour faire la différence entre deux guéridons », précise Matthieu Leclercq.
Des créations ressurgies d’un passé pas si lointain trouveraient enfin toute leur place dans le jardin d’extérieur ou dans celui d’hiver…
Combien ça coûte ?
Il est possible d’acquérir un guéridon du XIXe siècle ancien à partir de 200 ou 300 euros.
Pour les grandes tables, rarissimes et pouvant être extrêmement chères, il faudra compter au bas mot 2.000 à 3.000 euros.
Selon les modèles, leur taille et leur ancienneté, vous pourrez trouver des vases Médicis ou Chambord entre 400 et 600 euros.
Les auges en pierre rectangulaire anciennes sont accessibles entre 200 et 300 euros.
Les fauteuils anciens peuvent être acquis en parfait état entre 400 et 500 euros pièce.
Les bancs en pierre vous coûteront entre 800 et 1 000 euros en moyenne, jusqu’à 1 500 pour les plus chers.
4 conseils pour acquérir des ornements ou du mobilier de jardin
I
Questionner des antiquaires et se documenter.
II
Privilégier les pièces connues et les vendeurs reconnus.
III
Éviter d’acquérir du mobilier de jardin en salles des ventes : encore une fois, les copies sont nombreuses. En outre, il est rare que pour cette spécialité les commissaires-priseurs missionnent des experts.
IV
Il est sans doute parfois préférable de jeter son dévolu sur des salons de jardin des années 1950 et 1960 de qualité et qui pourront rester plus facilement à l’extérieur, plutôt que sur un ensemble Napoléon III.
Conseils de lecture
Cast Iron Furniture – and all other forms of Iron Furniture. Par Georg Himmelheber, Philip Wilson, Londres, 1996
L’Âge d’or de la fonte. Un art, une industrie : 1800-1914 Par Jean-Claude Renard Suivi d’un dictionnaire des artistes, Les éditions de l’Amateur, 1985



