Intimement liés aux modes vestimentaires régionales, qu’ils ont accompagnées et rehaussées au long des XVIIIe et XIXe siècles, les bijoux de nos régions attendent qu’on porte sur eux un regard de Chimène pour se remettre à scintiller.
Ne parcourez pas la France entière à la recherche de Maison Mohs, vous reviendriez bredouille. Sa fondatrice, Céline Moret, a fait d’Internet son terrain de jeu. Elle s’est prise de passion pour les bijoux régionaux grâce à une rencontre avec un vieil antiquaire, bijoutier de formation, auprès de qui elle a travaillé. Il lui a ouvert la porte de cette spécialité et de ses spécificités. Depuis lors, il tient à cœur à Céline Moret de sauvegarder ce patrimoine afin de le transmettre, assumant ainsi pleinement son rôle de passeuse.

« Aujourd’hui, cet artisanat est devenu surtout folklorique, puisqu’on ne porte généralement plus ces bijoux », remarque notre antiquaire. « Ils ont d’ailleurs, pour la plupart, une valeur surtout culturelle ou sentimentale. Nombre d’entre eux sont partis à la fonte au fil du temps. » En revanche, ces bijoux anciens font le bonheur de nombreux collectionneurs du monde entier, du Japon aux Etats-Unis, en passant bien sûr par des Français passionnés.
Grandeur et décadence
Mais qu’appelle-t-on « bijoux régionaux » ? La plupart des régions historiques françaises ont eu leurs bijoux, associés à des robes, des jupes, des coiffes, des costumes, des traditions locales. « Chacun d’entre eux », souligne Céline Moret, « faisait partie de l’ornement féminin et était plus ou moins travaillés en fonction de la richesse des régions ». Ainsi trouvons-nous peu de bijoux en Vendée et au Pays-Basque, régions autrefois moins riches que d’autres, au contraire de la Normandie, de la Savoie et de l’Auvergne, où la production fut d’une tout autre ampleur. La production de bijoux régionaux s’est développée durant le XVIIIe, et tout le XIXe siècle. Elle déclinera vite au début du XXe siècle, avec l’uniformisation des modes vestimentaires et le développement des grands magasins.
Points communs et différences
« Les ateliers de fabrication se trouvaient en région, mais aussi beaucoup à Paris », explique notre spécialiste. « Pendant l’hiver, les colporteurs venaient se fournir dans la capitale et revendaient ensuite les bijoux localement ». Cette production répondait cependant à des spécificités régionales. « Une croix du Puy-en-Velay ne ressemble pas à une de Normandie. À Perpignan, il existe un grenat rose-framboise qu’on ne trouve nulle part ailleurs ».

Il est malgré tout possible de repérer certaines similitudes d’une région à l’autre. Notamment entre l’Auvergne et la Normandie, où s’est épanouie la même fleur émaillée, une pensée, destinée à adresser un message subtil à l’aimée : « pensez à moi ». C’est le cas aussi, dans ces deux régions, des colliers dits « d’esclave ». Avec leurs liens qui retiennent des plaques d’or, on les retrouve également à Bourg-en-Bresse où ils ont circulé faits d’or, de strass et d’émaux.
Une clientèle internationale
Des poinçons propres à chaque territoire marquaient parfois les bijoux. Cette pratique permet de les situer aujourd’hui encore. Ainsi, grâce à un poinçon du royaume de Piémont-Sardaigne, qui englobait autrefois la Savoie et qui a été utilisé entre 1824 et 1860, que notre antiquaire a pu identifier, mais aussi dater, une paire de poissardes. Il s’agit de longues et fines boucles d’oreilles en forme d’anneau ovale, agrémentées de fleurs, des pensées, là encore.
« Le marché des bijoux régionaux est très stable », analyse Céline Moret. Si l’antiquaire ne note pas d’évolution particulière, elle relève en revanche des effets de mode, comme cet engouement des Japonais, voici peu et pendant un an et demi, pour les grenats de Perpignan. De manière générale, l’intérêt des étrangers est très élevé. « La France fait rêver pour le savoir-faire de ses artisans d’art et de la joaillerie », avance la spécialiste. Elle a aussi observé un engouement récent de la part de trentenaires qui souhaitent prendre soin des collections familiales en lien avec leurs racines régionales.

Si Céline Moret reçoit certains collectionneurs ou amateurs curieux sur rendez-vous, elle réalise la quasi-totalité de ses ventes sur la toile en raison de son parti pris de ne pas avoir de lieu dédié, notamment via la plateforme Antikeo. Ce choix lui a semblé être une évidence tant l’émulation sur Internet est forte et universelle s’agissant des bijoux, même si, précise-t-elle, « parvenir à capter les clients en ligne est en soi tout un art ». L’antiquaire participe aussi à la foire de Chatou deux fois par an, et Miami Beach Antique Show, « dont les conditions d’exposition sont toutefois de plus en plus difficiles », exprime-t-elle, avec les restrictions imposées par l’administration américaine.
Ainsi, les bijoux régionaux ne demandent-ils qu’à résister au passage des modes et des régimes, pour le plus grand bonheur de leurs passeurs et de nombreux collectionneurs passionnés.
Combien ça coûte ?
Les Saint-Esprit du XIXe, en argent et strass, sont très accessibles, comme d’ailleurs une large frange de bijoux régionaux. Vous pourrez en trouver autour de 200 euros. Ces petits prix s’expliquent aussi par le fait que peu de pièces sont signées, les diamants sont de qualité ordinaire (on n’achète donc pas ces bijoux pour la valeur de leurs pierres).
Mais certains bijoux régionaux tirent leur épingle du jeu et se révèlent davantage prisés. Il en est ainsi des pièces les plus majestueuses : grands Saint-Esprit de Normandie en or filigrané et strass blanc, pour lesquels il faut compter entre 4 000 à 4 500 euros. De même, une croix capucine du centre de la France vaut 3500 euros. Si l’envie vous prend de faire une petite folie, un beau collier en grenats de Perpignan avec grande parure complète, très rare sur le marché, vous fera de l’œil autour de 10 000 à 12 000 euros.
Trois conseils pour acquérir des bijoux régionaux
I
Ne pas hésiter à acheter une jolie parure, même pour commencer une collection. « Il vaut mieux investir dans une pièce à 1000 euros, plutôt que dans dix pièces à 100 euros », argue Céline Moret. « Une belle pièce ne se dévaluera pas et sera mieux revendue, permettant par la suite de faire vivre sa collection. »
II
Vous documenter est essentiel. Ne pas hésiter à lire, à aller voir les collections de bijoux des musées régionaux, à poser des questions aux marchands.
III
Laissez-vous guider par son goût et ses envies : l’univers des bijoux régionaux est chargé d’affects et de passion !
Conseil de lecture
Les Bijoux des Français, Par Michael C. W. Fieggen, Éd. Osprey, 2021. Ce livre écrit par un expert est issu d’un site Internet non marchand (www.bijouxregionaux.com).



