Les sièges design – s’asseoir avec audace dans la modernité

Les sièges design – s’asseoir avec audace dans la modernité

Si chaque époque a connu ses grands créateurs de tendances, le XXesiècle fut celui des artistes designers audacieux, dont la cote est plus que jamais au beau fixe. L’un de leurs domaines de prédilection a été le siège.

Que vos goûts soient plutôt “classiques”, ou que vous puissiez vous laisser tenter par les tendances les plus audacieuses, vous ne devriez pas manquer de vous poser la question du design pour meubler votre intérieur. C’est à Saint-André-Lez-Lille, dans le Nord, que la galerie Maison Bananas a pris ses quartiers voici près de trente-cinq ans. La vocation de son fondateur, Pascal Couturier, est née un peu par hasard avec la découverte de maisons abandonnées, véritables dormoirs de sièges qu’il a sortis de leur long sommeil.

Pascal Couturier, qui ne reçoit qu’exceptionnellement ses clients dans son lieu physique, essentiellement dévolu au stockage de ses pièces de mobilier, travaille presque uniquement via Internet, notamment sur la plateforme Antikeo. Sa clientèle est constituée à 90% de décorateurs, établis aux États-Unis pour 80% d’entre eux, les 20% restants vivant en Europe. Il explique cette répartition par le fait que : « aux États-Unis, faire appel à un décorateur est très naturel, en tout cas beaucoup plus qu’en France. » En dehors des décorateurs, la clientèle de l’antiquaire est issue pour l’essentiel des milieux de la mode, de la musique, ou de la presse.

“Le pop design”

Sa rencontre, dans la région lilloise, avec les créations de Guillerme et Chambron, dont il est même devenu l’ambassadeur au travers d’expositions, a fini de le convaincre de créer sa « brocante fantaisie », comme il dit. Par goût, il y défend ce qu’il nomme le « pop design », dont les sièges des années 1960, de son aveu « l’époque la plus amusante avec des recherches graphiques étonnantes », sont les représentants les plus emblématiques.

Galerie MAISON BANANAS, Guillerme et Chambron, paire de chaise tripode, en vente sur Antikeo

Si les créations de Robert Guillerme (ébéniste formé à l’École Boulle) et Jacques Chambron (peintre-décorateur formé à l’École des Arts Appliqués de Reims), qui se sont rencontrés en 1940 alors que tous deux étaient prisonniers dans un stalag de Prusse Orientale, ne sont plus diffusées depuis les années 2000, elles sont toujours défendues par Maison Bananas. Les sièges estampillés « Guillerme et Chambron » occupent bien sûr une place à part dans le cœur et l’activité de Pascal Couturier, mais l’antiquaire revendique une curiosité éclectique. Il aime dénicher des pièces « uniques et particulières, sans se focaliser particulièrement sur leur provenance », d’autant, précise-t-il, qu’il existe « une clientèle friande de raretés ».

À chaque époque, sa fantaisie, précise Pascal Couturier, « à l’exception notoire », s’amuse-t-il, « des sièges Louis XVI, par ailleurs très inconfortables ! » L’antiquaire évoque ainsi « les lignes créatives des sièges Napoléon III ». En outre, il rappelle que chaque période revendique ses influences, par un effet cyclique de retour des formes. « Dans les sièges Art déco, par exemple pour les méridiennes, on retrouve des inspirations venues de l’Antiquité. L’Art déco tardif puise, pour sa part, certaines de ses tendances dans le néoclassicisme de style Empire. »

Des pièces iconiques

Parmi les pièces iconiques, celles qui sont prisées et recherchées par les décorateurs ou les collectionneurs, Pascal Couturier cite le fauteuil La Mamma créée en 1968 par l’Italien Gaetano Pesce, « C’est un rebelle dans le design, un auteur de pièces uniques qui éveillent la curiosité, même si elles étaient produites en série », relève notre spécialiste. La créativité ne se limite pas toujours à l’objet lui-même, mais s’attache parfois aussi à son enveloppe… « Ainsi, dans sa première version, La Mamma, fauteuil anthropomorphe féminin stylisé, aux rondeurs assumées, avec son boulet repose-pieds relié par un cordon ombilical au siège, était livré dans un emballage hermétique qui le comprimait. Une fois débarrassé de sa protection, le fauteuil reprenait sa forme grâce à l’air qui pénétrait dans les alvéoles de la mousse polyuréthane qui le composait. »

L’antiquaire évoque aussi les chaises Djinn, du Français Olivier Mourgue datant de 1963, en acier, mousse polyuréthane, housse de laine amovible, placées en rouge vermillon, que l’on peut voir dans le décor du film 2001 L’Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick. Joe Colombo, toujours lui, et son Tube Chair ou Tubo, de 1969 est un fauteuil modulable en plastique moulé d’un seul bloc, pouvant devenir une chaise longue. Un autre exemple de ces sièges reflétant une grande audace créatrice est le canapé de Masanori Umeda, dit ring de boxe ou Tawaraya (lieu de vie, en japonais), de 1981, qui est fait pour les joutes intellectuelles. Notre antiquaire du design se réfère encore à l’iconique fauteuil en mailles d’acier How High the Moon créé en 1986 par Shiro Kuramata. Ces deux derniers créateurs étaient des proches du designer italien Ettore Sottsass qui édita certaines de leurs œuvres, dont ledit canapé Tawaraya, au sein du Groupe Memphis. Ce mouvement de design et d’architecture né à Milan en 1980 eut une influence majeure en introduisant notamment des formes originales, le laminé plastique dans l’ameublement et des explosions de couleurs vives.

On aura toujours besoin de s’asseoir

En étant plus terre à terre, nous dirons avec Pascal Couturier que : « Le marché des sièges design est constant ». Et d’ajouter : « On aura toujours besoin de sièges ; c’est une valeur sûre au-delà des modes et tendances. ».

L’engouement varie d’une période à l’autre, mais aussi selon les préférences pour certains designers. L’intérêt pour le design des sièges ne se limite pas à ce que notre conseiller qualifie de « design pop ». Ainsi, en France, Jean Prouvé, Charlotte Perriand, des designers « classiques » de la Reconstruction d’Après-Guerre, sont depuis longtemps très cotés. On songe aussi à Pierre Paulin, pour les années suivantes. Des pièces du design industriel sont également devenues iconiques comme la Tulip Chair du Finlandais Eero Saarinen (1956, éditée par Knoll), la Lounge Chair, des Américains Charles et Ray Eames (1956, éditée par Herman Miller aux Etats-Unis et Vitra en Europe), le fauteuil Egg, du Danois Arne Jacobsen (1958, édité par Fritz Hansen), ou la Ball Chair, du Finlandais Eero Aarnio (1963, distribuée aujourd’hui par Adelta). Parmi les designers actuels de sièges appréciés, on retrouve Patricia Urquiola ou les frères Bouroullec, pour ne citer qu’eux.

Galerie Philippe Cote Antiquités, Fauteuils modulables Guillerme et Chambron, en vente sur Antikeo

Pascal Couturier tient cependant à rappeler que « beaucoup de faux circulent, en raison de l’uniformisation des demandes, du prix relativement élevé des pièces les plus recherchées, et des éditions en nombre limité ». Les créations de Guillerme et Chambron sont une belle illustration de ce processus de cotation : à présent qu’elles ne sont plus éditées, leur raréfaction entraîne une hausse constante des prix et de leur valeur sur le marché. Une autre tendance semble se dessiner depuis quelques mois dans tous les pays, observe l’antiquaire : « le retour de l’Art déco, celui plus joyeux des années 1930 en bois clair. ».

Particularité de ce marché, les sièges de designers, même parmi les plus iconiques, peuvent s’acquérir aussi bien dans leurs éditions originales que neufs. En effet, nombre d’entre eux sont toujours édités, ou font l’objet de rééditions. Ainsi, pour une petite sieste, vous pourriez vous lover au creux de La Mamma (édité de nos jours par B&B Italia), ou alors vous allonger sur le Tube Chair (réédité depuis 2016 par Cappellini) et vous laisser bercer par vos rêves.

Combien coûtent l’achat et la restauration ?

La fourchette des prix moyens est très large. « Il est tout à fait possible d’acheter un siège très intéressant pour 30 euros » dans l’optique de le restaurer ou alors de viser d’emblée des pièces à 5 000 euros, en fonction de son budget. », estime Pascal Couturier. Il s’agit quand même de se montrer fin stratège, car, comme l’avance l’antiquaire, « rien ne coûte plus cher à restaurer qu’un siège ». Il faut le décaper, le recoller, le garnir… Et, surtout : « Ne jamais faire restaurer un siège à moitié, ce serait insatisfaisant et il s’abimerait de nouveau très vite. » La réfection d’une chaise coûte en moyenne 500 euros, tandis qu’il faudra prévoir dans les 1 000 euros pour un fauteuil.

S’agissant des pièces iconiques, il vous en coûtera environ le même prix, qu’elles soient neuves ou d’occasion ; par exemple, entre 5 000 et 6 000 euros pour la fameuse Mamma.

Le mobilier Guillerme et Chambron, dont l’antiquaire est le spécialiste, n’est quant à lui pas réédité ; l’activité a cessé. Il se négocie relativement cher en raison, par ailleurs, de productions en moyenne à 20 exemplaires par modèle. Les prix varient entre 5 000 et 12 000 euros pour une paire de fauteuils, et plus encore pour les modèles rares.

2 conseils pour acquérir des meubles design

I
Ne pas acheter 200 euros une pièce qui en vaut 3 000 : c’est généralement signe qu’il y a soit un problème de contrefaçon, soit un travail de réfection qui sera très onéreux.

II
La restauration d’un siège étant très chère, bien s’assurer de son état. Peser le pour et le contre en fonction du budget qu’on souhaite se fixer. Pour avoir un siège en bon état, il faudra presque toujours le faire restaurer après acquisition (à moins qu’une restauration complète ait été réalisée depuis peu). Se méfier d’un siège restauré voici 15 ou 20 ans, car les tissus peuvent s’être ternis à la lumière et l’usage a pu fragiliser l’assise… Encore une fois, une réfection doit être pensée dans sa globalité : soit on fait tout restaurer, soit on privilégie un état moyen sans restauration en fonction de ses propres critères d’exigence, mais ne jamais faire restaurer à moitié.

Conseils de lecture

Chaises : 1000 chefs-d’œuvre du design, du XIXe siècle à nos jours. Par Charlotte et Peter Fiell. Éditions de La Martinière, 2013 (édition actualisée en 2017, en anglais, chez Taschen sous le titre 1000 Chairs).

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