Pendant des millénaires, des femmes des communautés nomades et semi-nomades ont fait rayonner l’art du tissage depuis la Mésopotamie jusqu’à la Chine, en passant par le Caucase.
Pour Laurent Consul, le kilim est bien davantage qu’une passion, c’est un art de vivre dont il tisse la trame depuis plus de trente ans. Parti sac à dos en Turquie à vingt ans pour un court séjour, l’homme y est resté une dizaine d’années. Il a appris la langue et travaillé avec un marchand de kilims polyglotte qui lui a transmis son savoir. C’est ainsi qu’il a commencé à différencier les techniques de tissage, qu’il a appris à dater les pièces, ou encore à monter des expositions. « En Cappadoce comme ailleurs, le savoir sur les kilims se transmet oralement, de génération en génération au sein de familles vivant avec ces tapis tissés », nous confie-t-il.

Depuis ces années de jeunesse, Laurent Consul a constitué avec patience et exigence une vaste collection qui comprend aujourd’hui 350 pièces. Elle compose le fonds de la galerie Beauty of Kilims qu’il a ouverte avec son épouse moscovite, Alexandra, voici trois ans à Toulouse, dans le quartier historique des Carmes. L’antiquaire prend à son tour plaisir à transmettre ses connaissances à ses enfants et à ses nombreux clients, « à ouvrir les regards » autour des pièces du XIXe et du début du XXe siècle.
Un travail de femme
Le mot turc de « kilim » vient du farsi (ou persan) « guilim ». Il désigne un tapis tissé (et non pas noué). « On recense une vingtaine de techniques de tissage différentes sur des métiers à tisser portatifs », explique Laurent Consul. L’antiquaire précise qu’il existe aussi des différences esthétiques marquées entre les kilims. « Certains ont un aspect plus graphique, géométrique, de lecture plus instantanée, non limités par les bordures, laissant un espace de créativité plus important. D’autres sont plus structurés et réalisés d’après un dessin préparatoire ».
On trouve ces tapis tissés dans tout le Proche-Orient, dans le Caucase, et même au-delà, au Tibet, en Chine, dans la corne de l’Afrique. Chez notre antiquaire, les pièces proviennent de Turquie, de Perse, d’Azerbaïdjan et d’Arménie. « Les plus anciens fragments retrouvés en Égypte datent de 7.000 ans av. J.-C. », s’émerveille Laurent Consul. « À chaque fois, se rejoue la même histoire : celle de deux fils qui s’entrecroisent, celui de la chaîne pour la longueur (qui se voit uniquement dans les franges), et celui de la trame pour la largeur. » Ce tissage fait toute la différence avec la fabrication des tapis anciens traditionnels , pour lesquels on utilise un second fil de trame afin de réaliser des nœuds qu’on coupe ensuite pour donner le velours. « Les kilims, dont les motifs protecteurs sont liés aux superstitions traditionnelles offrent une effusion de couleurs, de tonalités, et de dessins ».
Matérialisant l’héritage des populations nomades pour des usages et besoins précis, le tissage des kilims était l’apanage des femmes. Tissés dans une laine précieuse pour ses qualités isolantes et sa robustesse, les kilims permettaient notamment de réguler la température des yourtes des Nomades de la steppe. « Aux tapis confectionnés grâce au tissage, on peut associer divers objets de la vie quotidienne », ajoute Laurent Consul. Et celui-ci de citer : « des sacoches, par exemple, souvent calibrées pour conserver et échanger les céréales, des poches à sel plus petites et très décoratives ». Les tisserandes qui réalisaient ces pièces rivalisaient d’ingéniosité et de créativité, les motifs choisis permettant aussi de montrer à quelles familles étaient rattachées les productions.
Une perte de savoir-faire traditionnel



« Ces tissages, que ce soit pour les kilims ou les sacoches, ne sont cependant plus pratiqués de nos jours selon le savoir-faire traditionnel », regrette Laurent Consul. « La technique a été simplifiée avec l’utilisation de fils synthétiques, et les teintures végétales ont été remplacées par des colorations chimiques criardes ». Les pièces authentiques se font ainsi de plus en plus rares. Découvrir un kilim ancien peut dès lors s’avérer une véritable épreuve de patience. À cette fin, Laurent Consul travaille avec une dizaine de fournisseurs, et s’appuie sur un réseau d’experts. « Il pourra s’écouler une année entière entre l’achat d’une pièce dans un petit village de Turquie et sa présentation dans la galerie », précise-t-il. Il songe notamment aux « restaurations soignées à faire réaliser par un artisan iranien travaillant avec des laines tissées à la main et des teintures végétales ».
Un marché devenu raisonnable

Le marché des kilims est spécialisé. « Nous avons réussi à convaincre un public de néophytes, plus de la moitié de nos acheteurs, qui repartent de chez nous avec une pièce très différente de celle de leur envie initiale », observe Laurent Consul. Il plaide pour des prix équilibrés et un marché plus sain, bâti sur la connaissance et la transmission. « L’âge d’or est passé, le marché s’est épuré et les kilims qui se vendaient 4 000 euros voici trente ans, c’est de l’histoire ancienne ». Les prix sont devenus plus raisonnables. L’antiquaire évoque aussi « l’importance du travail réalisé pour faire tomber les idées reçues et déconstruire les discours trompeurs sur le kilim venant de marchands peu scrupuleux ». Lui, privilégie un « lien de confiance et de convivialité avec les clients, à mesure qu’ils constituent leurs collections ». Une certitude, néanmoins : « les pièces anciennes, rares et en parfait état, sont désormais très difficiles à trouver ».
Si les tisserandes sont anonymes et qu’il n’existe pas d’écoles renommées, puisque le kilim est un objet d’usage quotidien et familial, les productions de certaines régions sont cependant plus prisées que d’autres. C’est le cas des kilims réalisés à Malatya, dans le Sud-Est anatolien, dont il est devenu très rare de trouver des tissages anciens.
« Les clients de Beauty of Kilims sont Français pour l’essentiel, plus rarement des étrangers de passage, lesquels », précise Laurent Consul. « Le marché », poursuit-il, « s’est énormément développé sur Internet ces dernières années, et une plateforme comme Antikeo permet d’avoir une vraie visibilité, sans laquelle une activité comme la nôtre ne serait pas viable ». La galerie travaille aussi beaucoup avec les décorateurs d’intérieur ; ses kilims ont habillé quelques palaces parisiens… Le kilim est peu à peu sorti de l’intimité familiale pour s’étendre dans les lieux les plus luxueux.
Combien ça coûte ?
Une dizaine de critères sont à associer pour fixer un prix juste.
– Pour 120 euros, il est possible d’acheter un fragment aux motifs ciselés (50 cm. X 50 cm.) du milieu XIXe siècle.
– Entre 250 et 500 euros, on trouve des kilims de petit format (1,20 m. x 80 cm.).
– Entre 500 et 900 euros, on rencontre les formats intermédiaires (2 m. x 1,40 m.).
– Entre 900 et 2 000 euros, se situent les grands formats (3 m. X 1,50 m.).
Pour chacune de ces catégories, existent des pièces exceptionnelles dont les prix peuvent grimper. Ainsi, pour 800 euros, sont accessibles des kilims de petit format de qualité muséale de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Quant aux kilims remarquables de grand format, ils se vendent entre 1 200 et 3 000 euros.
Quatre conseils pour acquérir un kilim
I
Se documenter est essentiel. Laurent Consul évoque en souriant la manière dont le marchand de kilims anatolien qui l’a pris sous son aile quand il avait vingt ans, l’a immergé dans le grand bain : « Il a étalé par terre des dizaines de livres sur les kilims, écrits dans toutes les langues, et m’a dit que je pourrai commencer quand je les aurai tous lus ! ».
II
Poser les bonnes questions aux bonnes personnes. Se faire expliquer les techniques et les symboles.
III
Ne pas surpayer des pièces de qualité moyenne, voire médiocre. Les authentiques kilims anciens, en laine et teintures végétales, en bon état, ne sont pas si fréquents. Certains fournisseurs n’hésitent d’ailleurs pas à « faire griller au soleil des tapis aux teintures chimiques vives pour les patiner artificiellement », note Laurent Consul.
IV
Éviter les sites commerciaux généralistes en ligne, aller vers les marchands professionnels tout en restant vigilant. Certaines terminologies ne veulent rien dire (vintage, ancien, par exemple, sans précision). Se méfier des emballages faussement culturels. Fuyez si on vous parle de kilims de cérémonies de mariage ! Cependant, une bonne nouvelle enfin. Avec un minimum de connaissances, il sera difficile de se tromper, car il est impossible de reproduire des pièces anciennes en laine tissée à la main.
Conseils de lecture
Symbolique des kilims.
Ahmet Diler et Marc-Antoine Gallice, Éd. Bleu Autour, 2017.
Les Kilims – Tapis tissés et brodés du Moyen-Orient.
Yanni Petsopoulos, Éd. Vilo, 1984.
Kilims d’Anatolie : la collection Caroline & H. McCoy Jones.
C. Cootner, Éd. The Fine Arts Museums of San Francisco et Nouvelles éditions Scala, 1991.



