L’estampe – un art du multiple aussi discret qu’inventif.

L’estampe – un art du multiple aussi discret qu’inventif.

L’estampe, qui a longtemps été une pratique artistique incontournable, tous les grands artistes s’y essayant ou en faisant collection, a su se réinventer au fil du temps.

L’estampe est un terme générique pour qualifier différentes techniques d’impression. Elle désigne plus précisément le résultat de l’impression sur du papier (le plus souvent) à partir d’une planche encrée (matrice en bois, métal ou pierre calcaire), préalablement gravée sur plaque de cuivre ou d’acier (innovation permettant de plus importants tirages, de taille plus grande, avec un sens du détail supérieur). L’idée étant de reproduire la même image à de nombreux exemplaires appelés épreuves. On trouve parfois l’utilisation du terme de « gravure » comme équivalent « d’estampe » pour évoquer ce procédé de création, même si les techniques se sont diversifiées au XIXe siècle et que certaines d’entre elles, comme la lithographie, n’ont plus aucun rapport avec l’action de graver.

Galerie FineArtsFrance, Cheval Turc à la montre, en vente sur Antikeo

Après avoir longtemps été un moyen de représentation et de reproduction, permettant de diffuser des connaissances et des copies d’œuvres, l’estampe a subi le contrecoup de l’essor de l’imprimerie à partir des années 1830. Elle s’est par la suite renouvelée dans les années 1870, acquérant peu à peu une place nouvelle en tant qu’expression artistique à part entière avec la gravure ou estampe dite d’artiste. Parmi les techniques de l’estampe, il s’agit de distinguer, pour l’essentiel, entre la taille d’épargne (dont la gravure sur bois, la linogravure, la lithogravure), la taille douce (dont la gravure sur cuivre, l’eau-forte, l’aquatinte, la pointe sèche, la manière noire, le vernis mou), l’impression à plat (la lithographie et ses dérivés), l’impression ajourée (le pochoir, la sérigraphie), et même des reproductions photographiques réalisées à partir d’une plaque de verre.

Naissance de l’édition limitée

Tandis que pour les gravures anciennes le nombre d’exemplaires n’est généralement pas connu – on renonçait à utiliser la plaque quand elle n’était plus parfaite –, dans les années 1880 naît la notion d’édition limitée : les artistes commencent alors à numéroter et signer leurs œuvres.
Si les marchands spécialistes de l’estampe ne sont pas très nombreux, la galerie FineArtsFrance, installée au marché Dauphine des Puces de Paris Saint-Ouen, défend cet art avec passion. Fondée voici un quart de siècle par Michel et Olena Cabotse, cette galerie propose des estampes allant du XVIIIe siècle au XXe siècle. « Quand on s’intéresse à la peinture, comme c’est mon cas puisque j’ai longtemps été marchand et expert dans ce domaine, la curiosité pour les arts graphiques, et notamment la gravure, vient naturellement », confie Michel Cabotse. Le lien entre ces arts est bien plus étroit qu’on pourrait d’ailleurs l’imaginer. Jusqu’au XIXe siècle, l’estampe a ainsi permis de reproduire et faire circuler des œuvres d’artistes renommés. « La gravure, le dessin et la peinture sont pour moi étroitement imbriqués, avance l’antiquaire. On a une idée de certaines peintures aujourd’hui disparues ou perdues de vue uniquement par la gravure qui en a été faite. Ce fut le cas du Verrou de Fragonard, toile longtemps non localisée avant de réapparaître sur le marché en 1933 et d’être acquise par Le Louvre. »

En guise de tournant, « on assiste à un véritable épanouissement de la gravure au XVIIIe siècle, avec les Lumières », analyse Michel Cabotse. Le champ d’action des artistes graveurs recoupait alors l’ensemble des domaines artistiques, culturels, scientifiques et sociétaux. Cela allait du portrait (les graveurs ayant été les premiers à portraiturer des célébrités), jusqu’aux paysages, en passant par les événements historiques, les voyages (par exemple, les premières représentations de la Chine par Charles-Nicolas Cochin et William Alexander), les scènes bibliques ou mythologiques, les spectacles, l’architecture (dont les célèbres planches, réalistes ou imaginaires, de Piranèse), l’illustration de l’Encyclopédie et même l’érotisme. Au XIXe siècle, avec l’explosion de la reproduction sérielle, les ateliers fleurissent et prennent de l’ampleur. Michel Cabotse de citer la Maison Goupil & Cie, spécialisée dans la reproduction de peintures et de sculptures via l’estampe, active jusqu’en 1920, avant que la Grande Guerre et l’arrivée du modernisme aient raison de leur activité.

La quête de la rareté

De nos jours, parmi les artistes les plus recherchés du grand public, Michel Cabotse évoque Chagall et Picasso. Leurs lithographies, nombreuses et passant souvent en vente, ne constituent néanmoins qu’une pointe de l’immense iceberg que représente l’art de l’estampe.

GALERIE FERT, Pablo PICASSO – Eau-forte, en vente sur Antikeo

D’autres artistes, formidables graveurs, se font plus discrets. Ainsi, « il est désormais difficile de trouver certaines raretés, comme les estampes d’Odilon Redon (1840-1916) ou les bois gravés d’Henri Rivière (1864-1951) », regrette l’antiquaire. D’ailleurs, en dehors du fonds incomparable de la Bibliothèque nationale de France et celui du British Museum, « la plupart des grandes collections du XIXe siècle se trouvent aujourd’hui dans les musées américains ou en mains privées outre-Atlantique », précise Michel Cabotse. Parmi les artistes devenus presque introuvables, figure Amédée Joyau (1872-1913), prisé pour ses bois gravés en couleurs marqués par le japonisme, « dont personne n’a entendu parler en dehors des connaisseurs et qui est pourtant remarquable », confie l’antiquaire.

Un marché discret

« Le marché de l’estampe vit dans la discrétion », analyse Michel Cabotse. C’est un marché de spécialistes, avec des maisons bien installées et parfois anciennes, comme la galerie Paul Prouté, dont la clientèle est fidèle, à l’image de celle de FineArtsFrance. Michel Cabotse précise que les maisons de ventes aux enchères « n’ont pas la main sur ce marché, contrairement, par exemple, à ceux de la peinture ou du dessin : comme les records de ventes sont très rares, il est difficile de communiquer sur les prix et les résultats. » Autre avantage des antiquaires spécialisés vis-à-vis des maisons de vente : le soin qu’ils portent, la plupart du temps, à sélectionner des œuvres qui leur semblent dignes d’intérêt et à les faire restaurer avant de les présenter.

Le contemporain se porte bien

À côté du marché de l’estampe ancienne, l’estampe contemporaine ne cesse de démontrer « un puissant dynamisme, avec créativité et recherches artistiques poussées », s’enthousiasme l’antiquaire. Les nombreux salons sont là pour en attester, à l’image des Journées de l’estampe contemporaine, qui se tient à Saint-Sulpice chaque printemps, ou encore de Paris Print Fair.

Galerie FineArtsFrance, La clef des Champs, en vente sur Antikeo

Le profil des clients est lui aussi varié. « Le collectionneur d’estampes est en quête d’épreuves limitées et signées de l’artiste, contrairement à l’amateur qui s’intéresse à la dimension décorative mais n’est pas dans une démarche d’accumulation », observe Michel Cabotse. Les Américains sont nombreux, mais les Européens ne sont pas en reste : Français, bien sûr, Anglais, Allemands, Italiens. « Nous vendons même jusqu’en Tasmanie, ce n’est pas un marché en crise mais qui se conforte ! », se félicite l’antiquaire. Ce dernier note un intérêt croissant, y compris parmi les plus jeunes, pour l’estampe et son « caractère artisanal », avec ses prix très abordables. Au marché Dauphine, où Michel et Olena Cabotse sont installés, en dehors des connaisseurs fidèles, ils rencontrent une clientèle davantage de passage et moins volontariste. Leur galerie, précise Michel, est aussi « un point de contact pour les acheteurs qui nous demandent à voir une gravure qu’ils ont repérée sur Internet. » Leurs ventes se font d’ailleurs à part égale entre leur espace à Dauphine et la Toile, où les plateformes comme Antikeo permettent aux clients de repérer les œuvres avant d’initier un échange et, parfois, de se déplacer. Une certitude : le marché de l’estampe est multiple, autant que l’est cet art, et plus vivant que jamais !

Combien ça coûte ?

Michel Cabotse assure qu’il est possible de commencer avec un petit budget, autour de 250 / 300 euros, puis en augmentant progressivement sa mise tout en resserrant ses choix. Le risque est le même, argue-t-il, en achetant à des prix bas ou élevés. Les estampes avec pédigrées de collectionneurs, devenues rares sur le marché depuis des décennies, seront accessibles autour des 10.000 euros pour les plus abordables, et entre 20.000 et 50.000 euros pour les plus recherchées.

Les conseils de Michel Cabotse

I
Le premier conseil est d’« acheter pour se faire l’œil et affiner à la fois sa sensibilité et son jugement…. Sachant que sur dix acquisitions, toutes ne s’avèrent pas forcément pertinentes », insiste l’antiquaire.

II
Ne pas hésiter à passer du temps avec des marchands, énormément se documenter.

III
S’intéresser aux graveurs peu connus, qui sortent des sentiers battus, et affirmer à la fois son goût et sa sensibilité afin de définir les lignes d’une collection originale.  Faire aussi confiance à son intuition. En sachant qu’il est toujours possible de réaliser des découvertes, notamment avec l’estampe contemporaine. « J’en ai fait une voici peu, confie Michel Cabotse : Mikio Watanabe, un artiste japonais installé en Bretagne qui travaille la manière noire avec une grande finesse. »

Ouvrages

La gravure. Par Léon Rosenthal. Éditions Manuels d’Histoire de l’art, 1909.

De Pissarro à Picasso – L’eau-forte en couleurs en France. Par Phillip Dennis Cate et Marianne Grivel. Éditions Flammarion, 2000.

Découvrez une sélection d’objets en lien avec l’article

Publications similaires