Appui-tête « Télem » – Pays Dogon, Bandiagara, Mali Bois ancien à patine d’usage – Largeur : 6 cm ; Longueur : 22,5 cm ; Hauteur : 16 cm Datation estimée : fin XVe – début XVIe siècle Provenance : ancien sanctuaire rupestre, région de Bandiagara Collection privée française acheté à la galerie Galaxie de Jean-Michel Huguenin Description et analyse Taillé dans un bois léger à grain serré, ce rare appui-tête « Télem » provient vraisemblablement d’une des grottes d’habitat ou de sépulture du plateau de Bandiagara, territoire mythique du peuple Dogon.
Les Télem, population antérieure à l’arrivée des Dogon (installés à partir du XIVᵉ siècle), ont laissé de nombreux objets cultuels ou domestiques dans les anfractuosités de la falaise, remarquablement conservés par la sécheresse du climat. L’objet se distingue par sa structure archaïque :
Plateau rectangulaire légèrement incurvé,
Surface supérieure gravée de traces géométriques incisées, peut-être symboles de propriété ou marques d’offrande,
Base conique creusée à même la masse du bois,
Extrémités latérales dotées de petites protubérances servant de poignées.
La patine poudreuse et érodée, la densité fibreuse du bois et l’usure du plateau suggèrent un usage ancien, prolongé avant son abandon rituel. Ces appui-têtes, employés aussi bien comme oreiller domestique que support de tête funéraire, accompagnaient souvent le défunt dans sa tombe. Ils symbolisaient la transition entre veille et sommeil, entre vie et mort. L’iconographie Télem reste rare : ce type d’objet est antérieur aux formes anthropomorphes dogon plus tardives. Son style fruste et l’absence de décor figuratif en font un témoignage exceptionnel de la culture pré-dogon. Comparaisons : Des exemplaires similaires ont été recueillis par Marcel Griaule et Jean Rouch dans les années 1930–1950 dans les grottes du plateau de Bandiagara (voir Griaule, "Masques Dogon", Paris, 1938, et Huard & Leiris, "Objets d’Afrique ancienne", 1957).
Certains appui-têtes dits anthropomorphes ou zoomorphes Dogon (fin XIXᵉ–XXᵉ s.) ne semble guère fonctionnels pour un usage réel de repos.
C’est une distinction essentielle que beaucoup de catalogues oublient de souligner.
Explication ethnographique : du fonctionnel au symbolique Les appuis-têtes Télem et Dogon anciens (jusqu’au XVIIIᵉ siècle) étaient vraiment utilisés comme oreillers, souvent au quotidien.
Ils servaient à :
Préserver les coiffures rituelles,
Protéger la tête du sol impur,
Et accompagner le dormeur dans un état “entre deux mondes”.
Mais à partir du XIXᵉ siècle, la fonction sacrée et commémorative a pris le dessus.
Les sculpteurs Dogon ont alors commencé à anthropomorphiser ces objets : les montants sont devenus des bras, jambes ou figures humaines soutenant le plateau. Ces œuvres ne sont plus destinées à dormir dessus, mais à symboliser le soutien spirituel des ancêtres.
On dit souvent que “l’homme ne repose plus sur le bois, mais sur ses aïeux”. Ainsi :
Le plateau conserve la forme d’un appui,
Mais la sculpture est avant tout votive : on la déposait dans un autel ou une maison rituelle (ginna).
Le contact avec la tête devenait métaphorique, lié à la méditation, pas au sommeil.
les Télem, premiers habitants du pays Dogon
Les Télem, peuple mystérieux antérieur aux Dogon, occupaient les falaises du plateau de Bandiagara jusqu’au XIVᵉ siècle.
Leur culture matérielle – appuis-têtes, statues, poteries, fragments de textiles – témoigne d’une civilisation rupestre organisée.
Les Dogon ont ensuite sacralisé leurs vestiges, considérant ces objets comme les traces d’un peuple fondateur lié au monde des esprits.
Ces appuis-têtes anciens sont parmi les rares témoins du mobilier domestique Télem, révélant la continuité d’une tradition de repos et de recueillement transmise aux Dogon.
Continuité d’un geste millénaire
L’appui-tête, chez les Télem puis les Dogon, est bien plus qu’un oreiller. Il élève la tête, siège de l’esprit (nyama), au-dessus du sol impur.
En favorisant le sommeil et la rêverie, il devient un pont entre le monde visible et invisible.
Les Dogon ont perpétué cette pratique ancestrale, passant de la simplicité utilitaire des Télem à la sculpture symbolique et esthétique du XIXᵉ siècle.A010