Suivons la piste des céramistes de l’Art déco et particulièrement de ceux de la Drôme de l’Entre-deux-Guerres, dont la cote pourrait grimper avec les célébrations du centenaire de ce mouvement artistique en 2025.
Installé à Crest, dans la Drôme, le galeriste Martial Duvert défend avec passion depuis trente-sept ans la céramique Art déco et plus précisément les artistes drômois. Si bien qu’il a ouvert une seconde adresse à Valence, dont le Musée d’art et d’archéologie organise à l’automne une exposition intitulée : « L’Art déco des régions – Modernités méconnues ». Cette exposition met à l’honneur, parmi d’autres, les céramistes de la Drôme pour le centenaire célébré cette année de ce mouvement artistique.
La céramique Art déco se caractérise avant tout, selon Martial Duvert, par « son épure, en réaction aux fleurissements de l’Art nouveau, soit une envie de simplification des formes et des décors ». Parmi les précurseurs du genre figurent des artistes établis dans la Drôme, aujourd’hui encore méconnus.

L’influence cubiste
Le primus inter pares de ce mouvement est certainement Étienne Noël, qui racheta, au lendemain de la Grande Guerre, où il fut grièvement blessé, une fabrique de poteries à Dieulefit. Dans son nouvel atelier, l’ancien peintre désormais incapable de se remettre à son chevalet, se consacra exclusivement à la céramique en concevant ses pièces selon les règles du nombre d’or. D’autres artistes céramistes le rejoignirent, dont l’Australienne Anne Dangar.
Au cours des années 1920, sous l’influence du peintre et théoricien Albert Gleizes, se dessinent ainsi les canons de la céramique Art déco influencée par la peinture cubiste. « Les formes sont brutalistes au premier regard, mais très pensées, tout en subtilité et destinées à un public averti », analyse Martial Duvert.
Place aux Parisiens !
Au contraire des artistes drômois, encore insuffisamment reconnus à l’époque, certains céramistes Art déco, installés à Paris ou en Région parisienne, ont acquis une jolie notoriété. Ainsi en est-il de René Buthaud, célébré pour sa grande maîtrise du craquelé qu’il fit découvrir en France, ou encore de Jean Mayodon. Ce dernier, adepte des décors figuratifs et puisant son inspiration dans les arts hindous, persans, ou dans les arabesques de la danseuse Isadora Duncan, a beaucoup créé pour la manufacture de Sèvres dont il fut le directeur artistique.



Ces dernières années, avec la tenue de rétrospectives dans les musées et de divers événements, « les cotes de ces artistes pionniers, redécouverts, sont en passe de prendre de l’importance ». Elles pourraient sous peu, d’après Martial Duvert, « devenir comparables à celles des verriers de Nancy (Jean Daum, Emile Gallé…) dont les pièces Art déco sont pour certaines extrêmement cotées ». La céramique Art déco intéresserait « des jeunes collectionneurs, au pouvoir d’achat important et dotés d’une culture forte, mais peu ouverts à d’autres formes d’art », observe notre antiquaire. Les céramistes recherchés sont surtout ceux ayant produit pour des manufactures. Et notre interlocuteur de citer Jean Luce, à Sèvres, qui connaît un regain d’intérêt de la part des collectionneurs.
Une nouvelle clientèle
Les nouveaux acquéreurs sont avides d’explorer un domaine et une période qui leur appartiennent, alors que les générations précédentes collectionnaient plutôt de la céramique du XVIIIe siècle. L’engouement des étrangers pour la céramique est également à relever, la Drôme étant connue et reconnue pour sa longue tradition dans la spécialité. Des foires internationales contribuent aussi à mettre à l’honneur le design français : Suisses, Belges et Anglais, qui connaissent les artistes drômois, sont des collectionneurs avertis et se déplacent volontiers jusque dans la Drôme des collines.
Cependant, « Internet tend à prendre le dessus sur les acquisitions en galeries », remarque Martial Duvert. Les transactions y sont plus codifiées, les plateformes comme Antikeo attirent un public notamment étranger. Ainsi, « sur les trois derniers mois », avance le galeriste, « plus de 50% de mes ventes se sont faites en ligne, surtout pour des pièces de petite taille ». Martial Duvert précise toutefois que le contact physique avec les objets, et les échanges directs avec les galeristes, sont précieux… « Des coups de cœur ne s’expliquent pas autrement ». Les salons d’antiquaires sont aussi des lieux privilégiés de transmission et favorisent une éventuelle découverte de cet art de niche qu’est la céramique. « Ces foires et salons sont importants », remarque Martial Duvert, « car si les marchands sont avant tout des passeurs, pousser les portes d’une boutique n’est pas évident ». Nous ajouterons que cette pratique spontanée tend même à se perdre un peu.
Parlons argent

Notre interlocuteur insiste aussi sur le fait que « les tendances sont en train de se redessiner avec les diverses célébrations autour du centenaire de l’Art déco, qui devraient remettre l’éclairage sur des artistes ayant œuvré seuls, sans collaboration avec des manufactures » Et de citer encore : « Étienne Noël et Anne Dangar, qui a su imposer des formes originales dans les années 1930 » La céramique Art déco est un domaine où tout est encore possible, en termes de prix et de budget. « Une trouvaille incroyable peut se faire sur les marchés aux puces », avance Martial Duvert, « avec un œil un peu exercé et une bonne connaissance de la céramique ».
Pour une somme entre 1 000 et 1 500 euros, il est possible d’acquérir une jolie pièce d’Étienne Noël, comme une coupe circulaire en terre vernissée. Un pichet vernissé signé Anne Dangar se négociera autour de 1 500 euros. Les vases de René Buthaud (qui signe souvent, sous la base de ses céramiques, de son alias « J. Doris ») s’échangent en moyenne dans les 2 500 euros. Quant aux les lampes vases de Jean Mayodon, elles sont évaluées autour de 6 000 euros ! Voilà un art relativement confidentiel qui offre pourtant des pièces uniques encore accessibles aux amateurs et aux curieux.
4 conseils pour acheter une première céramique Art déco
I
Se former une connaissance du sujet, avoir des jalons chronologiques
II
Idéalement, ajouter le contact direct avec les pièces, pour voir la profondeur de l’émail.
III
Aller à contre-courant du marché actuel, en privilégiant la période des années 1920, celle d’avant Georges Jouve et d’avant Vallauris.
Lire
Jean Luce et le Renouveau de la table française. 1910-1960.
Par Sun Moon Cho. Éditions Norma / MAD, 2024
L’Art déco des régions – Modernités méconnues.
Rossella Froissard, Léna Lefranc-cervo, Simon Texier, Maurice Culot
Catalogue de l’exposition éponyme qu’organise le musée d’Art et d’Archéologie de Valence.
Par Sun Moon Cho. Norma éditions



